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Création musicale, islamisme, identité touarègue… discussion avec le groupe Tinariwen

Par kibaru
Le groupe Tinariwen en concert au Liban le 25 juillet 2012. ANWAR AMRO / AFP

Comment devient-on musicien dans la région désertique de l’Adrar des Ifoghas, un massif montagneux qui s’élève à cheval sur la région frontalière qui sépare le sud de l’Algérie et le nord du Mali? C’est ici, sur cette terre peuplée par les Touaregs, qu’est né le groupe Tinariwen, célèbre aujourd’hui dans le monde entier grâce à ses sonorités blues mêlées à la musique traditionnelle nomade. Le 20 mars, ils jouaient à la Maroquinerie à Paris. Dernier de leurs trois concerts parisiens, tous complets ce mois de mars. Un succès de longue date consacré par un Grammy Awards «musiques du monde» en 2011 pour leur album Tassili.

Ecoutez un extrait du dernier album de Tinariwen, «Elwan», sur Deezer

Une récompense qui aurait semblé inconcevable il y a 25 ans quand les fondateurs de Tinariwen combattaient le gouvernement malien dans les rangs des rebelles touaregs pour réclamer plus d’autonomie pour leur région. Les armes à la main, ils avaient également une guitare accrochée dans le dos. Leur quotidien n’est plus le même désormais, mais ils portent toujours haut les valeurs de la communauté touarègue.

«Nous étions des militaires dans les années 1990 et nous jouions aussi pour la population. En gros, c’est la même chose pour la musique. Nous étions comme des porteurs de messages pour la communauté touarègue. Aujourd’hui, c’est ce que nous faisons toujours à travers le monde. Si, la communauté touarègue a désormais compris notre message, le monde a besoin de savoir tout ça, le problème touareg. On joue un rôle politique, porter un message et l’expliquer c’est politique. On est toujours liés à la politique», nous confie Abdallah, l’un des leaders du groupe.

«En cinquante ans, nous n’avons rien obtenu»

À Paris, leur magie opère.

«Le public est tassé dans la petite salle de la Maroquinerie, il fait déjà chaud lorsque le groupe monte sur scène. Drapés de chèches et de turbans traditionnels, les musiciens décrochent les premiers sons de guitare, on décolle. Le son électrique et lancinant transporte. Les têtes du public vacillent doucement, emballées par les riffs et la mélancolie qui se dégage de cette musique. Les musiciens s’échangent leurs guitares, jusqu’à quatre sur scène en même temps. Les morceaux deviennent plus ardents, l’ambiance monte au fil du concert jusqu’à la transe, une transe venue du désert portée par ces voix rugueuses», décrit de manière parfaite le site Médiapart sur son blog dédié à la critique musicale.

Tinariwen fait corps avec son public. Une symbiose qui est plus difficile à réaliser qu’avant dans le nord du Mali. En 2012, plusieurs mouvements insurrectionnels éclatent dans le nord du Mali, menés par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). D’autres groupes prennent les armes contre le gouvernement, dont Ansar Dine, un mouvement islamiste dirigé par Iyad Ag Ghali, lui-même ancien mentor de certains membres de Tinariwen à la tête de la rébellion touareg dans la décennie 1990. Les Touaregs s’estiment alors discriminés par le gouvernement malien et exigent plus d’autonomie pour leur région.

En 2012, Eyadou ag Leche, l’un des musiciens de Tinariwen, déclarait au journal Libération:

«Si on avait écouté nos textes, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Nous sommes un peuple pacifique, mais nous n’acceptons pas qu’on marche sur nos têtes. Depuis cinquante ans, nous demandons des écoles pour nos enfants, des puits pour nos bêtes, le droit de pâturer sur notre territoire. En cinquante ans, nous n’avons rien obtenu.»

Quand nous avons demandé à Abdallah son avis sur les groupes islamistes qui sont implantés dans le nord du Mali, son regard s’est fait plus dur.

«Le rapprochement qui a été fait entre Ansar Dine, islamistes et touaregs, je ne peux pas te dire exactement ce que c’est. Mais créer un mouvement islamique dans une communauté musulmane, ce n’est pas quelque chose de très grave. Si toi tu dis “je veux libérer Azawad”, et moi aussi je vais dire « je veux libérer Azawad mais avec un mouvement islamique”, ça ne dérange pas du tout. Celui qui a créé son mouvement islamique (Iyad ag Ghali), c’est quelqu’un de la région. Donc tu ne peux pas lui interdire. Il a les mêmes droits que toi sur son territoire. Lui il veut la charia, toi autre chose. S’il a la majorité, il a le pouvoir», dit-il.

Musique et charia

Malgré les temps troubles qu’a connu la région frontalière entre l’Algérie et le Mali, les membres de Tinariwen sont pour la plupart restés vivre sur place.

«On arrive de Kidal aujourd’hui pour notre concert à Paris. Parmi nous, il y a des gens qui n’ont jamais quitté Kidal. Moi je suis parti en 2013 m’installer à la frontière avec l’Algérie. Mais mes amis sont restés là-bas», confie Abdlallah.

En janvier 2013, Abdallah ag Lamida dit Intidaw, l’un des chanteurs du groupe, est pourtant fait prisonnier par des membres du groupe islamiste Ansar Dine alors qu’il rend visite à sa famille dans son village natal de Tessalit.

«Intidaw porte à merveille le sens du message de Tinarwen, il rappelle aux Touareg de l’Azawad l’importance vitale de leur culture millénaire menacée par l’ignorance et la violence d’une idéologie qui fait honte aux Touaregs», notait à l’époque le site local Siwel. Il fut finalement relâché après 20 jours de captivité.

Un acte qui rappelle la difficulté de poursuivre la création musicale lorsque des groupes armés prônent la charia. Une situation qu’illustrait le film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. Ce bijou cinématographique moquait la censure imposée par les groupes islamistes dans la ville de Tombouctou lors de l’insurrection des groupes rebelles dans la moitié nord du Mali. «La vie chez nous aujourd’hui est plus facile que dans les années 1990. Aujourd’hui, 80% des gens sont tous installés dans des villes, ils commencent à avoir un peu d’argent, des relations à l’extérieur, et ça facilite la possibilité de faire de la musique», nuance cependant Abdallah.

Le dernier album de Tinariwen se nomme lui «Elwan». Un mot qui signifie «Elephants» en langue tamasheq.

«Elwan ce sont les éléphants. Il y a un morceau qui s’appelle Elwan. Il parle bien de la situation touarègue aujourd’hui; des grands hommes morts, des animaux qui fuient la région. Donc on a fait de cette chanson le titre de l’album, car cela correspond bien à notre travail», conclut Abdallah.

Tamoudre